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Dal 77 - Droit au Logement

défense des locataires et des familles

Quand tourne la roue du moulin....

Quand tourne la roue du moulin....

De l'aube à la sacoche

Un récit chasse l’autre, Jean-Christophe se met alors à me raconter la vie de son grand-père, le miraculé du char à bancs, le brave Joseph que l’Ankou avait oublié dans un fossé. C’est le miracle des évocations, elles en entraînent d’autres que l’on a toujours désiré coucher par écrit pour transmettre ce que l’on ne fait jamais à moins qu’un collecteur indiscret ne vienne s’en mêler.

Joseph, tout gamin va découvrir que si c’est l’eau qui active les roues du moulin paternel, c’est le vin qui le fait tourner à l’envers. Le gars Jean Louis, s’il avait perdu son gamin dans la neige lors de la folle équipée du baptême, c’est qu’il était un grand habitué de la chopine. C’est même à travers elle qu’il se perdait régulièrement en chemin …

Quand le moulin avait fait son œuvre, que la farine devait être livrée, Jean Louis prenait le fameux char à bancs, la vieille jument et s’en allait à Quimper. Sa femme savait à quoi s’attendre, la malheureuse, elle le regardait s’éloigner, certaine de la suite des évènements. Le soir, la jument rentrait seule, la carriole vide. Le bonhomme était une fois encore parti en goguette.

Le gaillard revenait, deux ou trois jours plus tard, tout dépendait du reste, de la somme qu’il avait gagnée. Plus elle était importante, plus il lui faudrait du temps pour la boire. C’est piteux, sale, et la trogne des mauvais jours, que le meunier revenait les poches désespérément vides. Le moulin ne tournait que pour permettre à cet ivrogne de se déshydrater le gosier.

Quand la grande guerre arriva, Joseph partit, presque soulagé de quitter cet enfer. Naturellement il ne pouvait imaginer qu’il allait en découvrir un autre où curieusement, le vin avait en partie le même rôle. Sa destinée sans doute, son baptême initial avait dû être pratiqué avec le sang du seigneur. De ce côté là, il allait être servi. Du sang, il en vit bien plus qu’il ne l’aurait voulu tandis que trois années durant, il passa à côté du drame, son ange gardien veillait sur lui.

C’est un soir d’hiver, de neige naturellement qu’il manqua son rendez-vous avec la camarde. Une balle lui traversa la mâchoire, entrant dans la joue pour ressortir par le menton. Il s’effondra, le tapis de glace joua sans doute un effet protecteur et anesthésiant. La vilaine blessure fut admirablement bien réparée, Joseph ne sera pas de la grande cohorte des gueules cassées. Mais, cette maudite balle, en continuant sa course tua le camarade de tranchée du fils du meunier, effroyable loterie de la vie, Joseph garda des années durant cet épisode dans la musette de sa mémoire, tandis que le reste de sa guerre resta à jamais occulté.

Il termina le conflit dans un hôpital militaire avant que de s’engager, la paix revenue, plutôt que de retourner dans ce moulin qui se délabrait lentement. Il n’avait sans doute pas assez vécu d’horreurs, il partit pour la Mauritanie puis le Maroc à la tête d’une compagnie de zouaves. Puis ce fut l’Indochine. Une vie d’aventure loin de sa Bretagne qui finit par le rappeler à lui.

C’est un soir de permission, un bal, une belle danseuse qui le poussèrent à poser le barda militaire pour enfourcher le vélo du facteur. Joseph fit la tournée de son enfance, portant bonnes et mauvaise nouvelles, sillonnant les routes qui avaient manqué de le tuer. Le moulin n’était plus que ruine, les mauvaises herbes envahissaient la petite rivière, bientôt disparaîtrait à jamais le souvenir du meunier ivrogne.

Joseph vécu heureux, avec Marie-Madeleine, ils eurent trois filles dont l’une d’elles attendit bien longtemps elle aussi pour faire ressurgir ces vieux fantômes d’un temps révolu. La mémoire garde étrangement dans le secret de ses méandres des souvenirs qui n’attendent qu’un prétexte pour rejaillir. Ce fut votre serviteur qui se trouva là au bon moment, tout simplement parce que nous étions dans le petit hameau où tout s’était noué, il y a bien longtemps de cela. Que les acteurs de ce mélodrame ne soient plus de ce monde a sans doute facilité la chose.

Voilà désormais un petit pan de vie qui ne se perdra plus dans les limbes. Combien d’autres se sont envolés à jamais parce que nous ne prenons jamais la peine d’interroger nos anciens ? N’ayez jamais à le regretter, allez donc leur rendre une petite visite.

Collecteurement sien

NABUM

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